Ne pas se souvenir d'un événement est une chose, mon esprit si soucieux classe souvent les informations sans que je m'en aperçoive et, le moment venu, me les restitue. Mais il s'agit là d'une réminiscence si ancienne, si obscure, que j'avais oublié jusqu'à son existence même. Elle était pourtant bien là, enfouie au plus profond de ma mémoire. Si bien que, sans clef, j'avais oublié qu'elle était là, derrière la porte. Il y a peu de temps, j'ai eu la chance de trouver des vidéos du Batman que je regardais à une époque ; ils y en a tellement de plus récents. Si les sons ont plus de force sur moi et que je me souvenais du générique, la mémoire me faisait défaut pour le reste. Dans le premier épisode que j'ai visionné, Le Joker pose une bombe sur un train. Ce train, clef de ma mémoire enfouie qui refait surface aujourd'hui. Sa forme courbe et sa couleur bleue, l'image de ce train fut étonnante dans le sens le plus pur du mot et me permit un court instant d'accéder à la porte de mes souvenirs. Une chute au fond d'un gouffre abstrait dans lequel je ne peux ni m'orienter, ni saisir toutes nuances, ni demeurer plus de quelques secondes...
Je passais beaucoup de temps chez ma grand-mère en ce temps. Dans cette maison qui, je crois, n'existe plus. Il y avait un escalier sur le devant, mais surtout la porte d'entrée. Cette porte était de verre, jaune et verte, pratiquement transparente. Elle me rappelait les vitraux dans les églises. La lumière de l'extérieur se reflétait dessus, si bien qu'une lumière olivâtre éclairait l'entrée et dévoilait des volutes de poussières de l'atmosphère. J'associe encore aujourd'hui cette insolite lumière avec le nom du quartier : les Olives. Aucune image détaillée de cette maison ne demeure cependant. Les meubles, les pièces...tout a disparu. Il n'y a que ma grand-mère et moi. Le n½ud de tissu coloré qu'elle portait dans ses cheveux longs de l'époque se dessine encore clairement, et la blouse de travail en laine verte qu'elle mettait lorsque la température était fraiche. Elle la portait souvent, toutes les grand-mères ont froid. Je me levais tôt le matin lorsque que je dormais chez elle, pour regarder la télévision. Je baissais le volume afin de ne pas la réveiller et cherchais la chaîne. Il n'y avait pas de dessins animés toute la journée comme sur les chaînes câblées d'aujourd'hui, seulement le matin. Le jingle de la chaîne, le noir durant une seconde puis le logo de Warner Bros qui se transforme immédiatement en un cercle noir éclairé de deux arrondis jaunâtres. C'est un appareil de surveillance qui surveille de ses projecteurs l'obscure Gotham City. L'excitation montait car ce dessin animé, dont je connaissais chaque image et chaque son, j'avais attendu toute une semaine avant de le revoir. Une explosion, des bandits émergent d'une banque et une variation dans la musique survient. Il est là, le Chevalier Noir. Comme à chaque fois dans ce générique qui tous les dimanches matin est le même, Batman vainc les bandits et, lorsque la police arrive, a déjà disparu. Mon plaisir atteignait son apogée. Batman est dans l'ombre et ce n'est que pendant le court instant d'un éclair que l'on aperçoit son costume et sa sombre cape dentelée... Mais l'image se brouille et s'efface pour faire place à ce que j'ai réellement devant mes yeux, la réalité me happe et me ramène irrémédiablement ; à cet univers moins simple qui est aujourd'hui le mien.
Petit essai autobiographique dans lequel je me suis laissé aller au lyrisme ( Que je ne supporte pas soit dit en passant XD).